À quel moment utilise-t-on vraiment le mot joker ?

Un Oscar, une pluie de critiques élogieuses et, au centre de la tempête, un acteur qui n’a jamais suivi le scénario à la lettre. Joaquin Phoenix a fait de Joker bien plus qu’un simple personnage : il l’a transformé en laboratoire d’expérimentation. Et si l’on cherchait le véritable point de bascule, celui où l’acteur prend le pouvoir, il suffit de regarder cette scène de frigo, totalement inattendue.

Sur le tournage de Joker, Joaquin Phoenix improvise la scène frigo, bluffant toute l’équipe du film.

Évoquer Joaquin Phoenix, c’est raviver l’image d’Arthur Fleck, silhouette tremblante, regard troublant, marquant la mémoire du spectateur. Depuis la sortie du long-métrage réalisé par Todd Phillips, le nom de l’acteur s’impose partout : dans les cercles de cinéphiles, chez les critiques, jusqu’aux conversations banales. Son goût du risque, sa façon d’habiter chaque personnage, n’a rien d’une pose. Sur le plateau de Joker, Phoenix s’est autorisé bien plus qu’un simple écart. Il a décidé de redessiner les contours de son rôle. Todd Phillips l’avait dévoilé : la chorégraphie improvisée dans les toilettes après la scène d’homicide ne figurait sur aucun scénario, pas plus que cet effondrement sur un mur, bref moment de grâce arraché à l’improvisation. Ici, Phoenix ne suit pas la partition, il écrit sa propre symphonie.

Un autre événement imprévu inscrit ce film dans une autre catégorie. Lawrence Sher, chef opérateur inséparable de Phillips depuis Very Bad Trip, témoigne d’une scène qui a déstabilisé tout le monde sur le plateau. En une soirée, Joaquin Phoenix vide le réfrigérateur de son personnage, s’y enferme, sans alerter quiconque. Cette décision, simple et brutale, répondait à une logique interne : comment réagirait un insomniaque dont l’épuisement fait vaciller la réalité ? Lawrence Sher n’a rien oublié de ce moment suspendu : « Quand il a décidé d’entrer dans le frigo, personne ne l’attendait. Deux caméras seulement préparaient l’instant pour lui offrir la marge dont il avait besoin. Il voulait explorer ce que tenterait un insomniaque à bout. On a tout laissé tourner. Quand il s’est glissé à l’intérieur, il n’y a eu qu’une seule prise. Tout le monde regardait, interdits. Je me souviens avoir pensé : ‘Il vient vraiment de s’enfermer dans le frigo ?’ C’était étrange, fascinant, ça coupait littéralement le souffle. »

En réalité, dresser la liste des séquences où Phoenix s’est contenté de respecter le texte serait une affaire vite réglée, tant elles sont minoritaires. Joker garde la trace de ces prises de liberté. C’est sans doute là que se joue l’intensité du film : entre improvisation pure et abandon réfléchi, la frontière s’efface. Au bout du compte, ce personnage n’est plus qu’un motif, un espace où chaque retour caméra devient une expérience, destinée à surprendre non seulement le public, mais aussi toute l’équipe présente sur le plateau. Rien n’est figé, tout reste possible, jusqu’au dernier plan.